“Entre égoïsme et racisme, la barrière est courte”

Il y a des images qui parlent plus fort que des discours. Un banc, par exemple. Un banc qu’on modifie pour qu’on ne puisse plus s’y allonger. Un banc qu’on transforme en symbole de rejet. Un banc qui dit : “Tu n’as pas ta place ici.”

Ces dispositifs “anti‑SDF” fleurissent dans nos villes. On les appelle pudiquement “mobilier urbain dissuasif”. Mais soyons honnêtes : c’est du mobilier d’exclusion. Et derrière ces barres de métal, ces pics, ces formes inclinées, il y a une idée glaçante : celle d’une société qui préfère chasser les pauvres plutôt que de les aider.

J’ai vécu deux mois dans ma voiture. Je sais ce que c’est que d’être regardé comme une gêne, comme une erreur dans le décor. Et je le dis sans détour : entre égoïsme et racisme, la barrière est courte. Parce que dans les deux cas, on trie les êtres humains. On décide qui mérite la dignité, qui mérite le regard, qui mérite l’aide.

Il y a quelques années, certains voulaient faire le tri dans la misère. Aujourd’hui, on installe des bancs pour empêcher les pauvres de s’allonger. Demain, quoi ? Des trottoirs réservés à ceux qui ont un logement ? Des parcs interdits à ceux qui n’ont plus rien ?

La misère ne se trie pas. Un pauvre reste un pauvre, qu’il soit né ici ou ailleurs. Il n’a pas besoin d’étiquette pour avoir droit à la dignité. Et chaque fois qu’on pose un dispositif “anti‑SDF”, on recule d’un pas vers l’inhumanité.

Ces bancs ne sont pas des objets neutres. Ils sont le reflet d’un choix politique : celui de l’indifférence. Et l’indifférence, c’est toujours le premier pas vers la barbarie douce — celle qui s’installe sans bruit, sous prétexte d’ordre ou d’esthétique.

La misère ne se combat pas avec du métal. Elle se combat avec du cœur, du logement, de la solidarité, de la politique publique digne de ce nom. Parce qu’un jour, chacun pourrait être celui qu’on empêche de s’asseoir.

Alors oui, entre égoïsme et racisme, la barrière est courte. Et il est temps de la franchir dans l’autre sens : celui de la fraternité.

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